Kologa

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Réflexions sur la fin de Kologa

30 mars 2021

“On entre en résistance depuis un lieu situé dans le monde, et à cela il n’y a pas de valeur morale, il nous incombe seulement de le reconnaître.”

Juliette Rousseau, Lutter ensemble

Kologa est une association d’aide au logement dont l’objectif est de permettre à des personnes réfugiées de rejoindre des colocations à Bruxelles. Le projet a été actif avec une équipe bénévole pendant trois ans. Ces années ont été extrêmement riches en rencontres, en enseignements et en remises en questions. Notre travail et les missions que nous nous sommes données nous ont amené.e.s à développer des perspectives nouvelles sur les problématiques sur lesquelles nous voulions agir : l’interculturalité, les luttes contre le racisme, l’accès au logement.

À mesure que nous nous sommes frottés aux réalités concrètes de ce projet, et au fil de nos réflexions sur tous ces enjeux, notre vision politique a évolué, s’éloignant progressivement de certains des principes sur lesquels Kologa s’est construite.

Aujourd’hui, nous estimons que le projet et la manière dont il est mené ne correspondent plus entièrement aux valeurs que nous voulons porter, et surtout à la façon dont nous voulons les faire progresser.

Dans ce texte, nous revenons en détail sur les principales remises en questions et changements de perspectives qui nous ont amené.es à prendre cette décision de mettre fin à Kologa.

Comment nous avons imaginé Kologa

Kologa est né en 2017 de l’envie que nous avions de remédier à un problème d’accès au logement pour les personnes réfugiées sortant de centre d’accueil, mais aussi et surtout de favoriser la rencontre de ces personnes avec la société Bruxellois.es.

L’intuition de départ était double.

D’une part, il nous semblait que progressait dans notre société une méfiance à l’égard des personnes migrantes, méfiance que nous attribuions largement à de la méconnaissance de ces personnes, de leurs cultures, de leurs intentions, des raisons qui les amènent ici. Favoriser la rencontre contribuerait à démystifier, à rassurer, à créer des expériences communes et à diffuser l’idée que ces personnes ne constituent pas une menace mais bien une richesse pour la société d’accueil.

D’autre part, et de façon plus pragmatique, nous avions constaté que les personnes migrantes faisaient l’objet d’une discrimination très forte sur le marché locatif à Bruxelles. Or nous avions le sentiment que le milieu des colocations bruxelloises était relativement plus ouvert que celui des propriétaires de biens immobiliers, et qu’il constituait donc une opportunité pour ces personnes en termes d’accès au logement. En effet, bien souvent, lorsqu’une chambre se libère dans une colocation, un nouveau ou une nouvelle colocataire est “recruté.e”, sans que la décision doive être avalisée par le ou la propriétaire, ou alors seulement comme une formalité. Prenant le contrepied d’autre associations qui tentaient au même moment de démarcher des propriétaires en vue d’en faire des “propriétaires solidaires”, nous avons imaginé un modèle permettant de les bypasser purement et simplement pour s’adresser à un autre public qui nous semblait plus réceptif : les colocs.

Cela fonctionnait comme ceci : d’un côté nous rencontrions des personnes réfugiées en quête de logement, de l’autre des colocs à la recherche d’une nouvelle personne pour compléter leur équipe. Nous leur expliquions les réalités des un.es et des autres : qu’est-ce qu’un parcours d’asile, que traversent ces personnes ? Comment vit-on dans une coloc à Bruxelles, comment ça marche ? Nous recueillions au passage les envies des un.es et des autres et tentions ensuite de “matcher” les envies respectives, tant au niveau des dynamiques de groupe (degré de vie en commun, centres d’intérêt,…) que des critères matériels (loyer, situation,…). On organisait ensuite une première rencontre, et si tout le monde y trouvait son compte, la personne emménageait. On venait alors en soutien à la demande et au cas par cas pour des démarches liées à la signature du contrat, à l’accès aux aides sociales (notamment à un taux isolé si possible), mais aussi parfois pour des questions davantage liées à la cohabitation, à la compréhension mutuelle, aux éventuels désaccords ou conflits que ça pouvait générer, tout ça dans le but que tout se passe bien, que chacun se sente au mieux et que l’expérience soit la plus riche possible.

Le plan était d’utiliser l’espace de la colocation comme endroit privilégié pour pratiquer la démocratie à petite échelle. Il y avait aussi l’idée de contribuer à créer de chouettes dynamiques que l’on pourrait exposer en exemple, de façon à inciter d’autres à faire de même et créer ainsi une sorte de cercle vertueux vers plus de diversité.

Qu’est-ce qui posait problème ?

On a fonctionné comme ça pendant trois ans avec une petite équipe bénévole. Dès le départ certaines questions ont créé des débats importants, notamment sur le degré de politisation du projet, sur l’autonomie qu’on reconnaissait aux personnes à qui on venait en aide, ou avec quels acteur.rice.s on acceptait ou non de travailler, etc. Au fil de nos questionnements, de nos discussions et lectures, on a progressivement remis pas mal en cause la façon dont on avait imaginé le projet et un certain nombre de présupposés sur lesquels on s’était appuyé.es, surtout en ce qui concerne l’antiracisme.

On s’est rendu compte que la manière dont on définissait le racisme était un peu trop simple et incomplète, confortable en réalité. Pour schématiser, dans nos têtes, le racisme était en grande partie une question individuelle, les gens étaient racistes ou ne l’étaient pas, et s’iels l’étaient, c’était principalement dû à de la méconnaissance, ou alors à de mauvaises intentions animées par la haine. A posteriori, on est maintenant capables de mettre des mots là-dessus : notre antiracisme était moral et universaliste. Moral parce qu’il posait la question du racisme au niveau des personnes, de leurs discours et de leurs intentions, bonnes ou mauvaises. Universaliste parce qu’il opposait au racisme un idéal d’égalité s’appliquant indistinctement à tou.te.s, chacun.e devant être traité.e de la même manière. Le terme “Kologa” s’inspire de Colegia en esperanto qui signifie “une assemblée de personnes égales”, cette idée était donc bien au cœur du projet.

Petit à petit, on s’est familiarisé.es avec une autre grille de lecture, celle portée par les mouvements décoloniaux, par le Black Panther Party, les Indigènes de la République, par Aimé Césaire, Malcolm X, Angela Davis et bien d’autres. En Belgique, cette vision est portée, entre autres, par le collectif Mémoires coloniales et lutte contre les discriminations et par Bruxelles Panthères. Cet antiracisme-là est politique et systémique. Systémique parce qu’il ne voit pas le racisme comme une caractéristique personnelle d’untel ou unetelle, mais bien comme un système de domination qui traverse l’ensemble de la société. Le racisme imprègne nos institutions, notre Histoire, notre langage, mais conditionne aussi l’accès à un emploi, au logement, le traitement par l’école, par la justice, par la police, … Et toutes ces injustices se cumulent et se renforcent mutuellement pour former un système, un ensemble de mécanismes coordonnés qui créent de la domination et des injustices dans tous les pans de la vie collective. Cet antiracisme est politique parce qu’il considère que le racisme est une affaire de pouvoir et de privilèges, que les désavantages des un.es sont les avantages des autres, qu’ils soient matériels (qui possède quoi ?) ou symboliques (qui est valorisé comment ?). Et que ces avantages n’existent que parce qu’ils ne sont pas reconnus à tou.te.s. Dans cette optique, le racisme nous concerne dès lors qu’on en bénéficie, qu’on le veuille ou non. En tant que personnes blanches, l’organisation raciste de la société nous avantage et nous octroie toutes sortes de privilèges, indépendamment de ce que nous en pensons personnellement, de si nous trouvons ça bien ou mal. Vu sous cet angle, être raciste ne signifie pas être mauvais en tant que personne, être raciste est simplement le point de départ de toute personne née et éduquée dans une société raciste. Ce racisme-là, on ne s’en défait pas à moindre frais par des déclarations d’intentions. On ne peut s’en départir qu’en étant activement anti-raciste, c’est-à-dire en débusquant le racisme en nous et dans nos relations, et en luttant contre les privilèges que ce système nous octroie.

Voilà pour le changement de perspective théorique, ç’aurait été confortable de s’en tenir à ça. Sauf qu’à mal poser les problèmes, on fait forcément aussi un peu fausse route au niveau des solutions. Ce changement de point de vue ne s’est pas fait en un jour et on a mis du temps à le clarifier, à l’analyser, à le nommer. Mais maintenant qu’on se sent en mesure de le faire, on peut aussi revenir de façon critique sur la façon dont on a conçu Kologa.

Le problème principal de ce projet tel qu’on l’a construit, c’est qu’il ignorait totalement notre propre racisme et celui de notre société. On est parti du principe que si les colocs étaient ouvertes à l’idée d’accueillir une personne réfugiée dans leur coloc, c’est que la rencontre serait bonne pour tout le monde. Ce qu’on ratait en posant les choses comme ça, c’est que les relations peuvent être oppressives même lorsqu’elles sont bienveillantes. Que le racisme n’est pas uniquement haineux ou méprisant, il peut aussi être paternaliste, condescendant, il peut fétichiser, exotiser, chosifier tout en ayant les meilleures intentions du monde. Or nous n’étions pas outillé.es pour aider les colocs à identifier ces mécanismes et à s’en débarrasser. Du coup, le ou la nouveau.elle arrivant.e se retrouvait en quelque sorte à porter cette responsabilité, à gérer seul.e les situations d’oppression qu’iel serait amené à vivre. Et cela avec une pression d’autant plus grande que notre objectif final était de démontrer que oui, la cohabitation entre ces différents publics était riche et joyeuse, ce qui rajoutait une couche puisque la personne devait en plus servir en quelque sorte de garant.e de toutes les personnes réfugiées. Implicitement et sans le vouloir, on créait donc une très lourde et injuste injonction à l’exemplarité. À ce problème, il faut rajouter le problème du nombre : dans chaque colocation il n’y avait qu’une seule personne réfugiée entourée parfois de 10 personnes blanches. Nous avions beau dire que l’idée était de mettre tou.te.s les colocataires sur un même pied d’égalité, c’était tout simplement impossible de par la solitude de la personne réfugiée.

Par ailleurs, en tentant de créer un vivre-ensemble heureux sans donc se donner les moyens d’aborder les injustices du racisme, on contribuait à pacifier ces rapports, à en taire la conflictualité potentielle. Or il ne peut y avoir de paix véritable sans justice. Autrement dit, sans reconnaître explicitement l’inégalité des relations, la répartition des privilèges, l’existence de mécanismes oppressifs dans les relations, même non-intentionnels, et sans lutter activement pour se débarrasser de tout ça, il ne peut y avoir de relation authentique d’égal à égal.

Dans le même temps, en diffusant des success stories qui plaisaient tant aux médias qu’à une partie du monde politique, on affirmait comme légitime notre vision un peu molle, incomplète mais consensuelle de la lutte contre le racisme. Cela voulait aussi dire qu’en comparaison, on faisait passer pour radicaux et inutilement énervés les collectifs qui choisissaient une approche plus frontale et revendicatrice, dénonçant à juste titre le racisme comme un système d’oppression et les gens qui en profitent comme responsables. L’inconfort de cette idée-là, on permettait de se l’éviter en multipliant les clichés où tout le monde était heureux.se et souriant.e.

Le risque était grand, dès lors, de se retrouver à instrumentaliser les personnes réfugiées, à ce que leur simple présence parmi nous nous permette de nous définir comme antiracistes, sans que nous n’ayons plus à nous poser ces énervantes questions : en quoi suis-je privilégié.e par le racisme ? Quels bénéfices je tire de ces injustices ? Et en quoi est-ce que je contribue à les entretenir ? Est-ce que je cherche réellement à les abolir ? Ou est-ce que je les rends simplement moins visibles, plus acceptables ?

En d’autres termes, donner à voir une image idyllique d’une cohabitation simple et heureuse entre des personnes qui sont situées différemment dans un système de pouvoir qui en avantage certaines et en désavantage d’autres, cela revient à nier et à rendre irrecevable la colère légitime de celleux qui en souffrent et s’en révoltent. Cela revient à invisibiliser la responsabilité de celleux qui en profitent. En fin de compte et malgré les bonnes intentions, cela renforce le système qu’on prétend combattre.

Cela ne dit évidemment rien des intentions. Cela ne veut évidemment pas dire qu’il n’y a pas eu de relations sincères, d’amitiés authentiques et fortes qui se sont créées. Cela ne veut pas non plus dire qu’il n‘y a pas eu, dans les différentes colocs, des tentatives de prendre à bras le corps ces questions, des moments de profonde remise en question, des transformations exigeantes des manières de faire, des prises de conscience éclairantes et des actes en conséquence. Mais tout cela s’est fait en quelque sorte par delà Kologa, en dehors du cadre que nous avions mis en place. Et là où ça n’a pas pu avoir lieu spontanément, nous n’avons pas été en mesure de le créer.

Alors que reste-il de Kologa ?

Malgré ça, tout ne nous semble pas à jeter dans l’idée de départ, loin de là.

Nous gardons de Kologa l’idée que la solidarité avec les personnes en situation de vulnérabilité ne peut simplement avoir lieu par des transferts d’argent et des relations d’agent.es derrière des guichets. Ces formes “froides” de solidarité nous semblent importantes et nous savons à quel point la gouvernance néolibérale les met à mal. Nous les croyons bonnes et nécessaires, mais néanmoins insuffisantes. Nous pensons que les solidarités doivent aussi s’incarner de façon “chaude” dans des rapports sociaux, dans des moments partagés, conviviaux et de rencontre.

Nous continuons également à penser que le racisme est un problème majeur de notre société, même si nous le voyons aujourd’hui de façon différente. Nous croyons toujours qu’avoir un tiers en mesure de prendre du recul et d’analyser les dynamiques à l’œuvre dans un groupe est utile. Nous ne sommes simplement plus sûr.es de pouvoir jouer ce rôle de façon adéquate.

Sur le modèle, nous trouvons toujours qu’il est intéressant d’utiliser les modes de recrutement des colocs pour donner accès au logement à des publics discriminés en capturant le pouvoir de décision des propriétaires. Actuellement, le logement n’est pas un droit reconnu à tou.te.s mais est vu principalement comme un marché hautement lucratif. Il est considéré comme un moyen permettant aux franges les plus nanties de la société de capter les revenus du travail des plus pauvres. Tant que cette injustice aberrante perdure, il est légitime et juste de tenter de priver les propriétaires de leurs droits par tous les moyens possibles, et celui-ci a l’avantage d’être légal.

Nous gardons surtout de Kologa des liens forts d’amitié et de solidarité qui ont trouvé à se construire et à se renforcer malgré nos erreurs. Qui les ont compensées par de l’authenticité, de la persévérance, des efforts partagés et de l’envie de faire collectif, en dépit de nos différences et à travers elles tout à la fois.

Enfin, si nous avons pris la peine d’écrire ceci, c’est aussi et surtout parce que nous en avons appris énormément, et que les leçons tirées nous sont précieuses. Elles nous donnent l’envie de continuer à travailler ces questions, à lire, à apprendre des personnes que nous côtoyons, à nous engager à notre juste place et à lutter pour une société plus juste. Prendre acte de tout ceci ne peut vouloir dire qu’on renonce à s’impliquer, que du contraire. Cela veut juste dire que notre implication doit être différente, qu’elle doit tenir compte de qui nous sommes et quelle place nous occupons. Alors seulement nous pourrons construire de véritables solidarités politiques, des mixités conscientes d’elles-mêmes, justes, joyeuses et dangereuses.

Anaïs et Sam

Pour l’équipe de Kologa